


Immersion dans la série Tales – format dédié aux artisans du son
Dans la musique, on a souvent tendance à mettre en lumière la finalité. Les visages, les voix, les scènes éclairées par des projecteurs trop chauds. Et cela au détriment du processus. On oublierait presque que derrière chaque riff qui reste en tête, chaque beat qui tourne en boucle, il existe une constellation d’artisans. Des gens qui sculptent le son, qui prennent les décisions invisibles, qui bossent tard, qui doutent parfois, mais qui avancent parce qu’ils savent qu’un détail peut tout changer.
C’est pour eux qu’on a imaginé Tales.
Un format qui plébiscite celles et ceux qui font la musique : les ingénieurs du son qui sauvent une prise au dernier moment, les manageurs qui repèrent une étincelle avant tout le monde, les directeurs artistiques qui donnent un cap quand un projet cherche encore sa forme, les techniciens qui montent une scène en un temps record, les musiciens qui accompagnent, qui rassurent, qui subliment.
Tuomo Tolonen – en quelques mots
Pour ce troisième épisode, on a tendu le micro à Tuomo Tolonen, Directeur du développement stratégique chez Shure, où il travaille depuis près de vingt ans. De ses premiers souvenirs backstage avec son père chanteur à la coordination de systèmes sans fil pour les Jeux Olympiques de Londres ou les balances des Rolling Stones, il revient avec nous sur les personnes, les évolutions et les sons qui ont marqué son parcours. Une interview qui tombe à pic : Shure fête ses 100 ans en 2025.
L’interview Tales
Quel est ton premier souvenir lié à la musique ?
Un de mes premiers souvenirs, c’est d’être en coulisses à un des concerts de mon père. Il est musicien professionnel — il a commencé à la basse, mais au fil du temps, il a découvert qu’il avait une voix incroyable et il est devenu chanteur. C’est ce qu’il a surtout fait ensuite.
Donc, parmi mes tout premiers souvenirs, je me vois à deux ans, assis sur une flight case. Il y avait toujours de la musique à la maison : les Beatles, les Rolling Stones, Led Zeppelin, The Who, de la musique classique… tout ce que tu peux imaginer. Je n’ai pas un moment précis en tête : la musique a toujours été là.
Quand as-tu compris que la musique pouvait devenir une carrière, pas juste une passion ?
Pas tout de suite. À la fac, j’ai étudié quelque chose de totalement différent. Mais je passais tout mon temps avec des musiciens, des ingés son, des gens dans le live, des tourneurs… et c’est venu comme ça, petit à petit.
J’ai vite compris que c’était ce que je devais faire. Le bon état d’esprit, les bonnes personnes — c’est là que je me sens à ma place. Je devais avoir 18 ans, peut-être un peu plus, quand j’ai réalisé que j’allais vraiment en faire un métier.
Y a-t-il une chanson qui t’a particulièrement marqué ?
Everlong des Foo Fighters. Je ne m’en lasse jamais. Dès que je l’entends, je prends ma guitare et je la joue. Elle me touche à chaque fois.
Peux-tu nous raconter les grandes étapes de ton parcours ?
Au début des années 2000, j’étais à Seattle, je bossais en studio, je faisais plein de choses dans la musique. Ça m’a donné un bon aperçu de ce que pouvait être une carrière là-dedans.
J’ai eu mon premier « vrai » job dans l’industrie chez Genelec — le fabricant d’enceintes. C’était un tournant. J’ai compris qu’on n’avait pas besoin d’être musicien ou ingénieur du son pour travailler dans la musique — il y a tout un écosystème derrière.
Comment s’est passée ton arrivée chez Shure ?
J’ai déménagé au Royaume-Uni pour des raisons personnelles et j’ai commencé à chercher une entreprise en accord avec mes valeurs. C’est très important pour moi : je ne peux pas travailler quelque part si je ne crois pas en la marque ou au produit.
Shure est apparue, et j’ai rejoint l’équipe comme ingénieur support technique, en 2005.
Je suis très sélectif dans mes choix, mais si on m’avait dit, gamin — moi qui montais sur scène avec mon père pour installer ce qui devait être des SM57 ou SM58 — que je travaillerais un jour pour cette boîte ? Jamais je n’aurais pu l’imaginer.
Un projet en particulier a-t-il fait basculer ta trajectoire chez Shure ?
Oui, clairement. Un vrai tournant dans ma carrière, c’est l’arrivée de la technologie sans fil.
Juste après mon arrivée, Shure a lancé le UHF-R, un des premiers systèmes numériques haut de gamme. À l’époque, le sans fil était encore mal compris — on parlait de « magie noire ». Avec un câble, tu branches, ça marche. Mais le sans fil semblait invisible, instable.
Et là, j’ai commencé à recevoir des appels de grosses boîtes de prod et d’artistes au Royaume-Uni qui voulaient installer des systèmes sans fil complexes mais avaient besoin d’aide.
Ça a tout changé pour moi. Je me suis retrouvé impliqué dans des événements majeurs au Royaume-Uni, à coordonner des installations très techniques. Ça a redéfini ma place chez Shure.
As-tu eu des mentors dans ton parcours ?
À 100 %. Rien que d’y penser, j’en ai des frissons. C’est un ami très proche, Will Eggleston, chez Genelec.
C’est la première personne qui a vraiment vu quelque chose en moi, et qui m’a pris sous son aile. Il m’a dit un jour : « Tu ne devrais pas faire ce que tu fais aujourd’hui — tu devrais faire ça. »
Il m’a poussé à aller rencontrer des clients, à entrer dans des studios — des choses que je n’aurais jamais osé faire seul. Je lui dois beaucoup. Sans lui, je ne serais probablement pas là où je suis aujourd’hui.
Maintenant que tu es plus senior, tu mentores à ton tour ?
Absolument. J’adore parler avec des étudiants ou des jeunes qui veulent bosser dans la tech musicale.
Quand j’ai commencé, il n’y avait pas beaucoup de visibilité ni de conseils. Je vais dans des écoles, des événements, j’essaie de rendre ce métier plus lisible. Et parfois, tu sens tout de suite quand quelqu’un a l’étincelle, le bon état d’esprit. C’est immédiat.
Le moment live le plus irréel que tu aies vécu ?
Deux moments me viennent. Le premier, c’est les cérémonies d’ouverture et de clôture des Jeux Olympiques de Londres. L’ampleur, l’énergie, la pression — et pourtant, tout a fonctionné. C’était énorme et très inspirant.
Et puis il y a les Rolling Stones. Shure bosse avec eux depuis très longtemps — on voit des photos de Mick Jagger chantant dans nos micros depuis toujours.
Il y a 7 ou 8 ans, ils passaient à nos nouveaux systèmes sans fil numériques. Un collègue m’a demandé d’aller vérifier leur config pendant une répétition. D’habitude, les artistes ne sont pas là — on s’occupe juste du matos.
Mais ce jour-là, je demande combien de temps j’ai. Quelqu’un me dit : « Pas longtemps — ils arrivent. » Et là, le groupe entier entre.
Je me retrouve derrière l’ampli de Keith Richards, à les regarder répéter pendant trois heures. Un vrai moment de « mais qu’est-ce que je fais là ? ».
Une ligne de conduite dans les moments de stress ?
Ne pas paniquer. Respirer. Être honnête. Ne fais pas semblant de savoir si tu ne sais pas — pose la question. Et surtout : reste toi-même. C’est ça qui te fait tenir.
Studio ou live : qu’est-ce qui te fait le plus vibrer ?
Le live, sans hésiter. J’ai commencé en studio, mais rien ne vaut ce moment où les lumières s’éteignent, où tu sens la grosse caisse dans la poitrine, où l’artiste entre sur scène. Ce moment est magique. À chaque fois.
100 ans de Shure – un héritage vivant
2025 est une année importante pour Shure. Qu’est-ce que ça représente pour toi et pour l’entreprise ?
Oui, 2025 est une année énorme dans l’histoire de Shure. On fête les 100 ans, et rien que ça, c’est un exploit. Mais dans notre industrie — celle de la musique et de l’événementiel — c’est encore plus remarquable.
Ce qui rend ça encore plus impressionnant, c’est que Shure est toujours une entreprise familiale. Elle a été fondée en 1925 par S.N. Shure, un passionné de radio. À la base, il vendait des pièces pour radios AM. Il faisait tout lui-même.
Ce n’est qu’en 1932 qu’on a sorti notre premier micro. C’est là que Shure a commencé à se faire connaître pour ce qu’elle est aujourd’hui. Mais nos racines sont dans la radio et la diffusion.
En 100 ans, Shure a touché à tant de facettes de l’industrie musicale. On a grandi avec l’évolution de la musique. Le rock en est un bon exemple : quand il a explosé, nous aussi.
Aujourd’hui, quasiment tous les artistes utilisent un micro Shure à un moment donné. C’est un héritage immense. Et personnellement, ça fait 19 ans que j’y travaille — presque un cinquième de l’histoire de l’entreprise. J’en suis très fier.
Comment expliques-tu la longévité de certains produits Shure, comme le SM58 ? On dirait presque de la magie.
Tout à fait. Le SM58, par exemple, a été lancé en 1966. Mais la version actuelle n’est pas exactement la même. Les matériaux, les composants, les processus de fabrication ont évolué.
C’est un meilleur produit aujourd’hui, mais il garde le son et la forme qui l’ont rendu iconique. Tu demandes à un enfant de dessiner un micro, il va faire une grille argentée — c’est l’héritage du 58. Tous les ingés son du monde savent comment il sonne, comment l’utiliser. Il est indestructible.
Et pour nos systèmes sans fil ou nos in-ear monitors, c’est la même logique : ce sont des outils pros faits pour tenir des tournées mondiales, survivre aux trajets en camion, aux chutes. On ne fait pas du matériel qui dure deux ans. On conçoit des produits pour durer des décennies.
Shure explore l’IA — quelles opportunités ou risques vois-tu venir ?
On ne fait pas qu’explorer : certains de nos produits utilisent déjà l’IA. C’est un sujet qui avance très vite. On a tous vu la vague arriver il y a quelques années, mais chez Shure, on l’applique déjà — notamment pour supprimer les bruits indésirables ou isoler ce qu’on veut garder. En temps réel ou en post-prod.
Mais l’opportunité la plus forte, selon moi, c’est le dépannage. En live, quand il y a un souci, t’as besoin d’une réponse immédiate. L’IA est plus rapide que le cerveau humain pour détecter un problème.
Je vois venir des outils capables d’analyser l’état attendu d’un système, et de pointer instantanément ce qui cloche. Là, il y a une vraie valeur ajoutée.
Le questionnaire rapide
Tu as découvert un artiste récemment qui t’a bluffé ?
Oui — Gregory Alan Isakov. C’est un musicien folk originaire d’Afrique du Sud, installé au Colorado. Sa musique est apaisante, très belle. Je l’écoute beaucoup en ce moment.
Si tu avais pu faire le son d’un groupe légendaire ?
Nirvana. Ça aurait été un rêve.
Si tu pouvais tester un micro dans un lieu mythique ?
Le Royal Albert Hall. Sans hésiter.
Et si tu pouvais créer un labo de recherche n’importe où dans le monde ?
Quelque part de calme et inspirant… L’Islande. Ce serait parfait.
Que souhaites-tu à Shure pour les 100 prochaines années ?
De rester fidèle à ce qui nous a amenés jusque-là : rester proches de nos utilisateurs, concevoir des produits fiables et utiles, et continuer à être animés par des gens qui aiment vraiment la musique et le son.

